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18/10/2021

AUJOURD'HUI, PRÊTRE - PIERRE ALAIN LEJEUNE, prêtre à Bordeaux

6 octobre 2021       Aujourd’hui, prêtre

 
 

En ce mardi gris d’octobre, j’ai continué mon travail comme une bête de somme traçant le labour sous la pluie froide. J’ai poursuivi en essayant de ne pas trop me retourner, de ne pas perdre le rythme du cheval de trait qui sait qu’il ne doit pas s’arrêter au milieu du sillon. Et pourtant, Dieu sait si j’ai eu envie de lâcher l’attelage, accablé par le rapport de la CIASE rendu public ce matin. Dieu sait si j’ai souvent pensé aller, toutes affaires cessantes, me réfugier dans l’église voisine, fermer la porte et pleurer devant Dieu pour tant de misère.

Aujourd’hui j’ai continué mon travail, la honte au front et le cœur brisé ; j’ai continué parce que je ne pouvais pas laisser seul le vieil homme qui attendait de recevoir l’onction des malades, ni renoncer à visiter une famille endeuillée, ni oublier ces fiancés préparant leur mariage. J’ai continué avec toutes ces questions se bousculant en moi : Pourquoi ai-je voulu devenir prêtre ? Pourquoi me suis-je mis au service de cette Église dont j’ignorais tout de la face hideuse qui est révélée au grand jour ? A l’époque, aurais-je répondu de la même manière, si j’avais su ?

Aujourd’hui j’ai continué à poser les gestes du ministère en faisant le dos rond, portant dans ma prière douloureuse les milliers de vies brisées et les silences complices : les victimes et les bourreaux. J’ai fait le dos rond, sentant autour de moi, la suspicion portée sur mon habit de prêtre et l’état de vie que j’ai choisi : le célibat. Ce célibat qui depuis 25 ans, je dois le dire, m’a procuré bien plus de joies que de peines.

Aujourd’hui j’ai continué tant bien que mal à rejoindre des personnes en attente d’une parole ou d’un geste, j’ai continué à faire mon métier de prêtre. Et si ce n’était qu’un métier, je pourrais au moins démissionner et chercher à gagner autrement ma vie. Mais voilà… on devient prêtre par amour du Christ et de son Église. Et l’on ne quitte pas celle que l’on aime simplement parce qu’un matin ténébreux, elle nous apparaît laide. On ne la quitte pas même si l’on se découvre soudainement éclaboussé par sa laideur.

Aujourd’hui, j’ai continué à répondre au téléphone et aux nombreux messages quotidiens de celles et ceux qui cherchent un peu de lumière dans l’ordinaire de leur vie ou dans les drames profonds qui les traversent ; j’ai continué en me demandant pourquoi il me fallait porter le poids d’un péché commis par d’autres, porter au front la honte de ce que je n’ai pas commis. Sans doute cette douleur nous rapproche t-elle un peu des victimes d’abus sexuels qui, plus que tout autre, payent pour un crime qu’elles n’ont pas commis. Peut-être nous rapproche t-elle un peu de notre Seigneur Jésus Christ qui, d’une manière unique, a payé pour les péchés qu’il n’a jamais commis.

J’ai continué en priant de tout mon cœur pour les innombrables victimes de ces prêtres prédateurs qui ont usé d’une si belle vocation comme d’un filet de chasseur pour mieux capter leurs proies. J’ai continué en priant aussi pour tous ceux qui seront pris par l’envie de quitter le navire de l’Eglise. Bruyamment ou sur la pointe des pieds. J’ai continué pour résister à l’illusion qu’en nous éloignant des bourreaux nous serions innocentés de tout mal. J’ai continué en m’efforçant de ne pas déserter le champ de bataille. Or le champ de bataille, ce n’est pas seulement l’Église salie par la faute de ses membres ; le champ de bataille est en chacun de nos cœurs. Le mal n’est pas seulement chez l’autre ou chez les autres ; le mal est en chacun de nous, sous des formes diverses certes, mais il est là, tapi comme une bête sauvage qu’il nous faut dominer. J’ai continué en essayant de ne pas déserter mon cœur meurtri.

Christian de Chergé, moine de Tibhrine en Algérie, assassiné en 1995, écrivait quelques mois avant sa mort : « J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice moi aussi, du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde ». Lui le saint ! Lui, l’homme de paix, se reconnaissait complice du mal qui allait pousser ses propres bourreaux à le tuer. Et il priait pour eux… C’est peut-être cela la sainteté : ne pas se croire innocent d’un mal reconnu chez les autres, même le pire ; savoir que le vrai combat se joue à la porte de notre cœur.

Aujourd’hui j’ai continué à pédaler sous la pluie et dans le vent froid d’automne pour aller célébrer la messe avec quelques fidèles aussi blessés que moi par cette dure réalité. Ensemble nous avons célébré le mystère du Christ mort pour nos péchés ; lui l’innocent, mort pour sauver le criminel. Et ensemble nous avons crié vers Dieu : « délivre-nous du mal» !

Aujourd’hui, en ce sombre mardi d’octobre, j’ai continué à être prêtre parce que je sais que cette mission est plus grande que moi et que je n’en serai jamais digne ; j’ai continué à donner Dieu aux gens que je rencontrais, ce Dieu que je ne possède pas mais qui, un jour, s’est saisi de mes pauvres mains d’homme pour se donner au monde. Aujourd’hui, j’ai continué à être prêtre par amour du Christ et des hommes qu’il aime.

Pierre Alain LEJEUNE, prêtre  PA LEJEUNE.GIF

SYNODE ... QUEL CHEMIN A VIVRE ENSEMBLE ?

Synode... Quel chemin à vivre ensemble ?

GARRIGUES.GIF

Publié le par Garrigues et Sentiers

La démarche dite "synodale", telle que présentée par François et/ou le document préparatoire au Synode romain, riche de questions très intéressantes, apparaît malgré tout très centrée sur l'Église.

Il s'agit de rénover sa réalité comme son image, de permettre de fantasmer, d'imaginer, d'expérimenter une Église renouvelée, plus belle, parlante pour le monde, et évangélisatrice. Mais l'objectif est toujours l'Église ! Et au rythme que voudra l'Église.

Et cette Église, elle est invitée à se rénover grâce à la parole et à la participation de tous certes, animée par un leadership plus horizontal, mais, malgré tout, ayant l'autorité, car l'Église ce n'est pas une démocratie, précise le document romain.

Personnellement il me semble que nous sommes en présence d'une erreur de regard : l'Église est prise pour centre, pour une entité, celle qui garde les commandes et le tempo, une réalité à sauver, une quasi personne, alors que l'Église, à mon avis, n'est que la résultante, l'expression du peuple en marche, seule réalité fondamentale, espace d'action de l'Esprit qui, comme le vent, souffle où il veut... "et tu ne sais ni d'où il vient, ni où il va " !

Et ce peuple en marche ne comprend ni supérieurs, ni inférieurs : il est un peuple d'hommes et de femmes investis dans la même réalité qu'est notre monde au quotidien, ėventuellement plongés dans le même baptême, dans le même compagnonnage avec Jésus et voulant en vivre au cœur de l'aujourd'hui.

Ce qui est merveilleux c'est de vouloir marcher ensemble.

Mais je n'ai pas envie de marcher pour refaire l'Église. Marcher ensemble, oui ! Mais pour être au cœur du monde, simplement riches de Jésus et de sa parole.

"Être en chemin avec" pour vivre et rencontrer les hommes et les femmes de notre temps aux prises avec la vie et les problèmes d'aujourd'hui : immigration, covid, sexualité et l'ensemble des questions autour de la vie,  affrontement de la mort, égalité femmes/hommes, modifications culturelles et religieuses, changement climatique, guerre et brutalité de toutes sortes, etc...etc...

C'est cela notre monde, c'est là que Jésus nous appelle à marcher ensemble, à inventer, à être avec : ce n'est pas de refaire ou d'améliorer l'Église. Pardonnez-moi ! Mais, pour moi, ce ne sont que des questions d'"intendance", même si elles peuvent apparaître capitales et urgentes à affronter. On y consomme temps et énergie, et c'est parfois – mais pas toujours –indispensable, toutefois cela ne doit pas faire oublier l'appel radical : non pas l'Église, mais le monde dans lequel nous vivons. En fait, L'Église, aux yeux de l'observateur, comme à ceux du croyant j'ose l'espérer, c'est comme le "film descriptif émerveillé, attristé et/ou rejoui" de ce peuple de marcheurs, la vie et la manifestation de gens animés d'une passion fondamentale pour les enfants, les femmes et les hommes aux prises avec toutes les interpellations de leur temps.

La seule grande question me semble-t-il, pour nous croyants : comment allons-nous pouvoir rester animés par ce Jésus et sa parole au cœur de ce monde pour lequel nos paroles, nos rites, nos envolées sur Dieu, ou nos discours théologiques ne parlent plus ?

Comment allons-nous pouvoir nous ressourcer pour être entièrement centrés sur cette marche au cœur du monde ?

Là, il y a un chemin à inventer et vivre ensemble : les autres croyants me sont indispensables pour partager la parole et me nourrir du pain. C'est cela mon nécessaire si je veux rester sur les traces de Jésus. Et j'en ai besoin, non pas pour m'occuper des problèmes d'Église (à moins qu'il ne s'agisse de problèmes existentiels immédiats d'hommes, de femmes, d'enfants), mais pour vivre l'urgence que sont la terre et tous les humains.

Oui ! En route ! Lâchons nos questionnements et nos visions auto-centrées d'Église, et osons cheminer ensemble en plein monde de 2021.

"Celui qui met la main à la charrue et qui regarde en arrière n'est pas digne de moi" dit Jésus. 

Jean-Luc Lecat