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22/04/2022

LETTRE D'HERVE GIRAUD, PRELAT DE LA MISSION DE FRANCE, A LA COMMUNAUTE MISSION DE FRANCE

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Chers frères et chères sœurs en Christ,

Les Français vont voter. Cette période de crises écologique, anthropologique, migratoire, sanitaire, humanitaire, ecclésiale, sans compter la guerre subie par l’Ukraine, fait émerger beaucoup de tensions et de divisions, entre concitoyens et même entre catholiques. Désormais il nous faut choisir entre deux visions de la société.

Une élection dépend du peuple tout entier. Il me revient, comme évêque et donc pasteur, de vous encourager à comprendre les enjeux. Personnellement je ne vis pas entre ciel et terre, ni ne reste à l’écart des débats, même si je peine, comme beaucoup, à me situer dans la complexité de notre monde. Comme vous, je souhaite chercher, avec l’Esprit Saint, la « juste attitude chrétienne » qui nous est chère.

Il me faut d’abord le redire : votons et invitons à voter. Personne ne doit s’abstenir de voter. Il en va de notre capacité à vivre ensemble. Nous devons donc impérativement réfléchir, personnellement et collectivement. On gagne toujours à mieux nous expliquer pour que nos idées s’affinent et deviennent un « bien commun ». Il y a une nécessité de ne pas partir de notre seul point de vue. Cette attitude d’humilité permet à chaque conscience de se déterminer en se laissant interroger par la réflexion des autres. Face aux violences qui se développent, et finissent par alimenter les conflits et les guerres, ne nous payons pas de mots : lisons les programmes ; dépistons intelligemment les logiques sociales, économiques et politiques ; réfléchissons et diffusons autour de nous ce qui nous paraît juste.

Avec les crises que j’évoquais s’opère un changement d’époque : aucun repli n’est possible. « Tout est lié » : fraternité, liberté, égalité. Aucun sujet n’est à écarter : écologie intégrale, (absence de) travail, éducation, culture, coopération internationale, aides au développement, soutiens aux familles, justice sociale, migrations… etc. Actuellement, à l’ère du numérique, sont relayés des slogans, des invectives et des mots déconnectés de leur sens premier. Le mot même de liberté se trouve détaché de toute vérité. Et que dire de la fraternité ! L’outrance des expressions a remplacé la sobriété du mot juste.

Me faut-il, comme évêque, aller plus loin et « vous indiquer le chemin par excellence » (1 Co 12,31) ? Il y a longtemps que je suis avec vous et vous me connaissez. Je ne suis ni un homme politique, ni un chef de parti, ni un homme de pression, ni un défendeur d’intérêts particuliers. Certains parmi vous me demandent de « prendre position », « de faire entendre ma voix », « de ne pas me taire ». Il faut nous demander si ce genre d’injonction est cohérent avec notre ecclésiologie. Peut-on en appeler à une parole de la hiérarchie ou à l’institution alors que c’est notre parole commune qui est à promouvoir ? Notre mission consiste à servir l’Évangile et la communion. L’Esprit nous appelle à nous faire proches de ceux que nous croisons et que nous cherchons à rejoindre. Le Christ nous demande d’aimer mes ennemis, de dénoncer les injustices, de proposer la miséricorde, d’accueillir au-delà de ce que nous nous croyons capables. Il nous demande surtout de défendre les plus faibles : ceux qui passent pour moins honorables, ceux qu’on oublie, ceux qui n’ont pas de voix. Ce sont eux à qui nous devons penser et faire penser. Qu’il s’agisse des plus pauvres, des migrants, des victimes de violence dans l’Église et dans la société, de personnes finissant leur vie… etc., il nous faut reconnaître et défendre notre prochain, avec nos faiblesses, « la dignité inaliénable de chaque personne humaine indépendamment de son origine, de sa couleur ou de sa religion » (Fratelli tutti, 39). Cette conviction profonde, incompatible avec certaines options politiques, doit impérativement guider nos choix.

En entrant, ces derniers mois, dans la démarche synodale voulue par le pape François, nous sommes en train d’inventer une autre forme de démocratie et de bâtir une « Église autre », car elle doit toujours se réformer, se transformer, se convertir. La Communauté Mission de France y prend largement part avec les compétences de chacun. Beaucoup d’entre nous sont engagés aux côtés des personnes vulnérables : nous en connaissons, nous les connaissons, nous en faisons aussi partie ! L’engagement au service du bien commun ne se limite pas aux échéances présidentielles. Nous aurons aussi à nous déterminer lors des élections législatives. Il nous faudra toujours éviter le pire, les dérives, les postures, et surtout agir pour le meilleur là où nous sommes. Voter est d’un jour, mais agir en citoyens, en humains, en chrétiens est de toujours. C’est l’honneur de notre pays que d’avoir cette liberté de réfléchir et de voter. Face à l’inquiétude et au découragement, face à l’individualisme qui saborde l’humanité, il nous revient, chacun et en communauté, de faire renaître « un désir universel d’humanité » (Fratelli tutti, 8), dans la sobriété de vie et par la force invisible de l’Esprit.

Il nous faut donc continuellement œuvrer pour le développement des principes démocratiques. Voter ne fait pas de nous des citoyens meilleurs que les autres, voter ne suffira jamais. Mais voter est un des signes forts que nous voulons plus de participation et de coresponsabilité. Comptez sur moi pour soutenir votre espérance : « L’avenir sera entre les mains de ceux qui auront su donner aux générations de demain des raisons de vivre et d’espérer. » (Gaudium et Spes, 31)

+ Hervé GIRAUD, Prélat de la Mission de France

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Quelques prises de position pour les présidentielles 2022

Présidentielle : appel à un sursaut citoyen au service du bien commun Ouest-France 16/04/2022

2« À l’occasion de l’élection présidentielle, nous, responsables d’organisations chrétiennes, protestantes et catholiques, et le représentant de la Métropole grec-orthodoxe de France, Patriarcat Œcuménique, appelons à un large débat démocratique. Nous insistons sur trois défis majeurs : le scandale des inégalités qui frappent en premier lieu les plus vulnérables, l’urgence écologique, et la paix et le vivre ensemble dans une société fracturée ».

« À l’issue du 1er tour de l’élection présidentielle, la France est profondément divisée. Pour le 2e tour, deux visions de notre pays s’affrontent. Une vision qui, sous un discours social, est fondée sur la préférence nationale, le rejet de l’étranger, menace les droits fondamentaux et contribuerait à aggraver les fractures. Cette vision dangereuse cache sous une pseudo-défense de l’égalité son refus des libertés et de la fraternité et son attrait pour les régimes autoritaires. Elle nous enfermerait dans une France forteresse, aveugle aux enjeux écologiques. Or la liberté, l’égalité et la fraternité sont nos repères communs. La solidarité, l’hospitalité, le respect de l’autre et de la planète guident nos choix de citoyens. Une autre vision promeut la démocratie et les valeurs républicaines, porte une ambition pour l’Europe et les enjeux internationaux, mais relativise l’urgence d’une véritable transition écologique et solidaire et traite avec brutalité les questions sociales. Pourtant, toute la Bible nous rappelle que l’attention aux plus fragiles et l’accueil de l’étranger sont au cœur de notre foi. Si la colère peut se comprendre au regard de certaines décisions politiques de ces dernières années, le vote à l’élection présidentielle doit être guidé par notre vision. Nous voulons une société ouverte, fraternelle, qui cherche à renforcer la justice, à combattre la pauvreté et les inégalités, à accélérer une transition écologique juste et solidaire. Nous aspirons à construire une Europe citoyenne, et à vivre une solidarité internationale renforcée, dans une société qui respecte les droits fondamentaux de tous, y compris ceux des étrangers. Le pire doit être évité. Il ne peut pas l’être par l’abstention et le vote blanc. Il n’est pas envisageable de choisir pour notre avenir un projet de société xénophobe, fondé sur le repli sur soi, la division de la société et l’atteinte aux droits humains. En conscience, nous ne pouvons qu’appeler à voter contre cette option mortifère. Engagés aux côtés des personnes vulnérables, fragiles, nous connaissons leurs inquiétudes, leurs vies difficiles, mais aussi leur sens de la solidarité. Ce sont elles que nous accompagnons dans nos différents engagements pour leur permettre de devenir actrices de leur vie, de vivre dignement et d’exercer leur citoyenneté. Pour l’avenir, notre pays a besoin de la participation de toutes les personnes qui y vivent, à commencer par celles qu’on ne voit pas, qu’on n’entend pas. L’élection présidentielle n’est qu’une étape. Au-delà de ce second tour, il faudra rassembler tous les citoyens et les associer réellement à la construction d’une société accueillante, solidaire et respectueuse de l’environnement, combattre résolument les inégalités et la pauvreté, et favoriser le dialogue avec toutes les forces de la société civile. Chrétiens engagés dans la vie économique et sociale, dans la solidarité en France et à l’international, nous continuerons notre action avec exigence et vigilance, confiance et espérance. »

 Signataires :

Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT-France) – Bernadette Forhan, présidente

Action catholique des enfants (ACE) – Patrick Raymond, président

Action catholique des milieux indépendants (ACI), Marc Deluzet, président et Françoise Michaud, vice-présidente

Action catholique ouvrière (ACO) – Danielle Beauchet et Lionel Lecerf, coprésidents

Apprentis d’Auteuil – Jean-Marc Sauvé, président

À Rocha France – Rachel Calvert, présidente

Centre de recherche et d’action sociales (CERAS) – Marcel Rémon, directeur

Chrétiens dans l’enseignement public (CdEP) – Chantal de la Ronde, présidente

Chrétiens dans le monde rural (CMR) – Margot Chevalier, coprésidente ; Jean-Luc Bausson, coprésident

Comité catholique contre la faim et pour le développement-Terre solidaire (CCFD-Terre solidaire) – Sylvie Bukhari-de Pontual, présidente

Communauté de vie chrétienne France (CVX) – Brigitte Jeanjean, responsable nationale

Délégation catholique pour la coopération (La DCC) – Arnoult Boissau, président

Fédération d’entraide protestante (FEP) – Isabelle Richard, présidente

Instituts religieux et solidarité internationale (IRSI) – Sœur Bernadette Janura, présidente

Jeunesse étudiante chrétienne (JEC) – Louise Lécureur, présidente

Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) – Chloé Corvée, présidente nationale

JRS France (Jesuit Refugee Service) – Véronique Albanel, présidente

Justice et Paix-France – Michel Roy, secrétaire général

Les Semaines sociales de France (SSF) – Dominique Quinio, présidente

Métropole grecque-orthodoxe de France, Patriarcat œcuménique – Mgr Dimitrios Ploumis, métropolite de France

Mouvement chrétien des cadres et dirigeants (MCC) – Cécile et Martin Lesage, responsables nationaux

Mouvement rural de jeunesse chrétienne (MRJC) – Nelly Vallance, présidente

Pax Christi France – Mgr Hubert Herbreteau, évêque d’Agen, président

Secours catholique-Caritas France (SCCF) – Véronique Devise, présidente

Scouts et guides de France (SGDF) – Marie Mullet, présidente

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Pas sans les « autres », Jean Marie Ploux, théologien, prêtre de la Mission Franceploux.jpg

En arrière-fond des projets et des propos des candidats à l‘élection présidentielle, et quelles qu’en soient les modalités, la mondialisation impose sa réalité et inspire deux attitudes : celle d’un repli identitaire et, dit-on, souverainiste, celle d’un dialogue avec tous et de la recherche sans cesse reprise d’une action commune pour la paix et l’avenir de tous sur une planète remise à la garde de tous.

Au fond, la question est celle de l’identité et du rapport à « l’autre ». La conscience chrétienne ne peut être neutre sur une pareille question mais elle est divisée. Dès lors il ne me paraît pas déplacé de rappeler deux choses :

Les disciples qui ont suivi Jésus de Nazareth dans son interprétation de la Tradition biblique ont toujours puisé dans la pensée des « autres ». Ainsi fit l’apôtre Paul avec le stoïcisme, forme dominante de la sagesse grecque en son temps. Plus tard, saint Augustin en usa de même avec le néoplatonisme d’Alexandrie, plus tard encore Albert le Grand et Thomas d‘Aquin avec la pensée d’Aristote importée en Espagne par les Arabes. En dépit d’une tendance trop souvent affirmée de l’Église de Rome à penser l’unité des chrétiens sous le mode de l’uniformité, ce mouvement ne s’est jamais arrêté. Le Concile Vatican II (1962-1965) a heureusement ré-exprimé cette pluralité des sources car elle est au fondement de l’expression de la foi dans son ouverture à l’universel.

Sur cet horizon, le thème de l’émigration est symptomatique de la vérité de l’existence chrétienne. Je l’évoque puisqu’il revient sans cesse dans les discours politiques, avec raison d’ailleurs car il est emblématique d’un « humanisme » et relève et relèvera toujours de l’urgence provoquée par les famines, les guerres, les dictatures ou les dérèglements climatiques. La guerre de l’Ukraine nous le rappelle tragiquement.

Le prophète Jérémie, résume tout en une seule phrase : « Ainsi parle le Seigneur : Défendez le droit et la justice, délivrez le spolié de la main de l’exploiteur, n’opprimez pas, ne maltraitez pas l’immigré, l’orphelin et la veuve, ne répandez pas de sang innocent » (Jer 22,3). Plus tard, on précisera : « Quand un émigré viendra s’installer chez toi, dans votre pays, vous ne l’exploiterez pas ; cet émigré installé chez vous, vous le traiterez commme un homme du pays, comme l’un de vous ; tu l’aimeras comme toi-même ; car vous-mêmes avez été des émigrés dans le pays d’Égypte » (Lv 19,33-34).

Cependant la figure du migrant ou de l’émigré n’est pas seulement celle de « l’autre » mais celle du Pauvre. Ceux qui reconnaissent le visage de l’homme et de Dieu en Jésus défiguré et mort sur la Croix doivent se rappeler que, s’identifiant aux affamés, aux assoiffés, aux dénudés, aux étrangers, aux malades et aux prisonniers, ce Jésus reconnaît pour siens celles et ceux qui les ont nourris, désaltérés, habillés, accueillis, visités, que les uns et les autres aient une religion ou qu’ils n’en aient pas. (Mt 25, 31-46)

C’est pourquoi l’apôtre Paul avait écrit dans sa première lettre aux chrétiens de Corinthe : « Ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages ; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui dans le monde est vil et méprisé, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est » (I Co, 1,27-28). Ainsi est énoncé, du point de vue chrétien, le Principe critique de toute politique, de toute civilisation, de toute conduite humaine. L’humanité ne peut prétendre à l’universel qu’en se donnant pour fondement la considération première des derniers, des exclus de toutes les logiques économiques et sociales, comme de ceux et celles qui sont contraints à l’émigration. Le Pape François le dit inlassablement.

Celles et ceux qui ont prétendu ou prétendent défendre une civilisation judéo-chrétienne en reniant ces principes fondamentaux, sont des imposteurs et des faussaires. D’ailleurs, en vertu du Principe critique de la Croix de Jésus, il n’y a jamais eu de civilisation judéo-chrétienne et il n’y en aura jamais : tout est toujours à recommencer par le bas.

Jean Marie Ploux, théologien, prêtre de la Mission France

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